Festival des Cinémas Différents et Expérimentaux de Paris
22nd edition
frenesarit

Opening Screening - Focus #9

Cinéma Le Grand Action
5 rue des Écoles — 75005 Paris

Price : 5€ (for everyone)

Unlimited pass : 15€

UGC/MK2/CIP cards are accepted

First part: MY PAPA IS A POSTMAN IN PERPIGNAN

Programmed and presented by Théo Deliyannis

Covid-19 has significantly altered our conversations and interactions in general. Having a conversation has become a source of danger: we have to control our voice’s volume, to limit the use of labials, to speak several meters away from one another so that our our voices become inaudible… This screening, imagined as a praise to spittleballs, will be a way to reconcile ourselves with our oral cavities, to slowly learn how to speak again, to control our oratory excretions. Speech will come back to us, like newborns: through babbling and shouting.

Are you sick?

Philipe Bordier

France, 1973
16mm, 9'

Santin

Hugo de Vries

Netherlands, 1976
16mm to digital, 4'

India Shouting Match

George Barber

India, 2010
Digital, 6'

i turn over the pictures of my voice in my head

Valie Export

Austria, 2009
Digital, 11'40

YYAA

Wojciech Bruszewski

Poland, 1973
16mm, 3'

Dolgi AAAAAAA

Davorin Marc

Yugoslavia, 1980
S8 to digital, 3'

(The) Laugh

Tony Tonerre

France, 2002
Video to digital, 1'30

Mademoiselle !

Émilie Jouvet

France, 2003
Video to digital, 4'40

Scream Queens

Ariane Yadan

France, 2013
Digital, 14'

PROST

Ernst Schmidt jr.

Austria, 1968
16mm, 3'

Second part: Film conversation

In tune with the assemblies and collectives that have recently appeared in the public space (occupation of public squares, ZAD (zone to defend), yellow vests), based on a more horizontal democratic mode and a principle of self-organization, akin to a film mouvement, let us imagine at a time of post-lockdown which invites us to think about new modes of distribution and sharing, a film conversation that brings together an ephemeral community during the time of a screening, fulfilling the dream of a living cinema.

Original performance

Érik Bullot

France, 2020

balbutiements de la parole, cris primaux et postillons

Text from the catalogue - first part (only in French)

le covid-19 aura modifié de manière significative nos conversations et nos interactions en général. converser est devenu, pendant un temps du moins, source de danger : on a fait attention au volume de notre voix, limité l’utilisation intempestive de labiales, parlé à plusieurs mètres de distance jusqu’à rendre inaudible notre parole… en se couvrant, la conversation s’est troublée, créant parfois quelques échanges difficiles et pleins de mal-entendus.

le cinéma, heureusement, possède son propre masque de protection : l’écran. celui-ci nous permet de contempler des bouches à l’air libre de plusieurs mètres de large tout en sécurité.

cette programmation pensée comme un éloge des postillons sera une façon de nous réconcilier avec les cavités buccales, à réapprendre lentement à parler, à contrôler nos déjections oratoires. la parole, petit à petit, reviendra à nous, tel. les des nouvelleaux-né.es : par le babil et par le cri. à travers une sélection de films singuliers de provenances et de contextes parfois très différents les uns des autres, nous passerons d’une parole contrainte à une parole qui finit par se dégager totalement.

êtes-vous malades ? sera la question qui vous sera posée dès le début de séance — en espérant que la réponse y sera négative. c’est aussi le titre d’un film de Philipe Bordier, figure du cinéma souterrain français, honteusement oublié, dont l’œuvre reste encore à redécouvrir. il a été programmateur au grand festival SIGMA à Bordeaux, puis a fondé la coopérative informelle Ciné-Golem — en parallèle, il écrivait, sur le cinéma mais aussi des romans, dans des revues, et il réalisait de courts films, souterrains au début, puis pour la télévision. le film, quasi science-fiction expérimentale, nous montre une troupe de comédiens s’entraînant à crier face caméra. un homme, assis, devient le reflet exact de notre position de spectateurices pour le restant de cette séance.
nous passerons ensuite à Santin de Hugo de Vries, film particulièrement mystérieux d’autant qu’aucune information autour de ce film n’existe à ce jour, de l’aveu du distributeur. sur fond de Chick Corea, un jeune homme lutte ardemment contre son démon intérieur à tendance néo-nazi.

première tentative de cri libérateur : India Shouting Match du vidéaste britannique George Barber, qui s’impose comme un parfait anti-manuel de la distanciation sociale. Barber filme ici un dispositif qu’il a lui-même mis en place, à savoir un affrontement entre deux crieurs, chacun sur des chaises se déplaçant sur des rails. plus fort est le cri, plus longue est la présence du crieur dans le cadre. selon les respirations de chacun, un champ contre-champ se met en place entre les deux crieurs. si l’un des deux reste silencieux, il est expulsé du cadre.

puis, une pause pour nos oreilles, le film de Valie Export, i turn over the pictures of my voice in my head, tiré d’une performance de l’artiste. dans ce film, elle lit un texte tout en assistant de manière synchrone à l’image de ses cordes vocales en action. tandis que le texte élabore une approche théorique voire métaphorique de la parole, nous sommes constamment ramené.es à la matérialité même de sa voix, produisant alors une situation de conflit entre le texte lu et l’image.

Woycezch Bruszewski tente de mettre en pratique le texte de Valie Export, dans son film à influence structurelle YYAA. chaque bout de cri est associé à un éclairage de la pièce et de l’acteur. le montage permet d’accoler ses différents bouts, et donc de suturer la voix, formant alors un long cri sans respiration long de quelques minutes.

des cris moins solitaires cette fois-ci, avec Dolgi AAAAAAA de Davorin Marc, un film numérisé spécialement pour cette séance. le cinéaste a réalisé des dizaines de courts films en super 8 mm dans les années 1980, sortes de journaux filmés au montage court et précis. ici, deux amis, dont le cinéaste, s’échangent un micro et expérimentent de façon très enfantine avec le cadre et l’enregistrement basse qualité sur piste magnétique.

Le rire de Tony Tonerre, figure fantôme de l’underground parisien des années 2000, qui, à mesure que l’on se rend compte qu’il est forcé (son rire), provoque un malaise croissant.

puis, Mademoiselle d’Émilie Jouvet, un court film basé sur un poème de et lu par Estelle Germain sur les violences physiques et verbales envers les femmes dans la rue. loin de n’être qu’une simple documentation, le film invente son propre souffle, autonome de celui de la poétesse-lectrice.

enfin, Scream Queens d’Ariane Yadan s’inspire des castings mis en place pour recruter des «hurleuses» pour des films d’horreur. plusieurs candidates défilent, chacune habillée de façon différente, et performe son propre cri qui, comme chacun sait, est le reflet le plus profond des tripes.

à la fin de ce programme, nous aurons enfin le droit de nous exprimer. le film PROST, réalisé par Ernst Schmidt jr., un proche des actionnistes viennois, a été conçu pour être interactif. projeté en pellicule, il ne consiste qu’en une rayure blanche qui parcourt le film verticalement. par moments, celle-ci touche un bord ou l’autre de l’écran : c’est à ce moment-là que nous devrons crier, vers l’écran PROST !, l’équivalent d’à la vôtre en français, mais avec plus de labiales.

Théo Deliyannis

Film-conversation

Text from the catalogue - second part (only in French)

Distinguons trois usages de la conversation au cinéma. Le premier consiste simplement à filmer une conversation. De nombreux exemples peuvent être tirés du cinéma classique et moderne. Le champ et le contrechamp, le plan séquence en sont les principales figures de style. À cet égard, le cinéma est un outil idéal pour l’analyse conversationnelle en permettant d’observer à discrétion les interactions, les tours de parole, les paires adjacentes, les digressions, les ponctuations. Le deuxième usage concerne le débat après la projection. Qu’il s’agisse d’une séance de ciné-club ou d’une rencontre amicale, le film suscite souvent chez ses spectateurs le désir d’un échange pour partager ses impressions, donner son avis, amorcer une discussion contradictoire, rappeler une scène marquante. Lors de ce débat, quel est le mode d’existence du film ? Le poète Franck Leibovici distingue trois modes d’existence d’une œuvre . Une œuvre d’art, dit-il, peut exister dans le monde physique, à l’instar d’une sculpture dans un parc, de façon concrète et matérielle. Mais l’on peut également la découvrir grâce à sa reproduction dans un catalogue. C’est un deuxième mode d’existence.

Dernière possibilité : un mode d’existence oral. On peut en parler lors d’une conversation en la décrivant ou en la citant. Il ne s’agit pas alors d’un simple discours à son sujet, mais d’une véritable activation de l’œuvre. Par la parole collective, l’échange des souvenirs, le rappel d’une scène, la conversation actualise le film. Imaginons un troisième usage qui prend la mesure de ce tournant performatif. Il s’agit de produire un film virtuel, en son absence, par la seule conversation. Faire un film avec des mots. Nommons film conversation cette catégorie du film performatif. Si elle semble renvoyer à un exercice conceptuel, basé sur la potentialité de l’œuvre, elle participe d’une tradition orale du cinéma. Il suffit d’évoquer le cinéma des premiers temps marqué par son caractère forain et la présence d’un bonimenteur qui commente, décrit, explique le film aux spectateurs. Rappelons que les règles de bienséance dans les salles ont lentement évolué. Parler au cinéma n’a pas toujours été considéré comme un interdit. Une histoire du cinéma oral reste à écrire (ou à dire).

Mais la conversation connaît aussi de multiples usages dans le champ de l’art. Pensons notamment au jeu surréaliste du cadavre exquis, forme conversationnelle dérivée, aux discussions de l’artiste conceptuel, Ian Wilson, réglées et thématiques, en l’absence de tout enregistrement, n’existant que dans le souvenir de leurs participants. Citons les différentes séances lettristes de Maurice Lemaître ou Roland Sabatier qui convoquent le cinéma par la seule parole. Plus récemment, Ignasi Duarte dans ses Conversations fictives demande à un écrivain de répondre sur scène aux questions qu’il a lui-même posées aux personnages de ses œuvres. Théâtre, certes. Mais la conversation comme matériau artistique, par son caractère d’improvisation, sa puissance performative, déplace les limites entre l’art et la vie, le cinéma et le théâtre. Au diapason des assemblées et des collectifs qui sont apparus récemment dans l’espace public (occupation des places, ZAD, gilets jaunes), relevant d’un mode démocratique plus horizontal et d’un principe d’auto-organisation, à la façon d’un film mouvement, imaginons, à l’heure du déconfinement qui nous invite à penser de nouveaux modes de diffusion et de partage, un film conversation qui rassemble le temps d’une séance une communauté éphémère, exauçant le rêve d’un cinéma vivant.

Cinéaste et théoricien, Érik Bullot a publié récemment Le Film et son double (Mamco, 2017) et Roussel et le cinéma (Nouvelles Éditions Place, 2020). Il vient de terminer Octobre à Barcelone, film-conversation sur le processus catalan d’autodétermination, et prépare un film sur la langue des oiseaux.